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Sensome : Mieux traiter les AVC grâce à un capteur "intelligent"

18 septembre 2020 à 06h45 Par Iris Mazzacurati
Crédit photo : capture écran site sensome.com.

A la découverte de Sensome, une entreprise à la pointe de l’innovation, à l’occasion du Big Tour Bpifrance qui met à l’honneur le savoir-faire entrepreneurial français.

Découverte, innovation, animations et concerts… Le Big Tour Bpifrance est à Paris, les 18 et 19 septembre, parvis de l’hôtel de ville. L’occasion d’une rencontre avec Franz Bozsak, président et co-fondateur de Sensome, une entreprise à la pointe de l’innovation en matière de dispositifs médicaux doués d’intelligence artificielle. Sensome est membres du réseau Bpifrance Excellence, la banque publique de l'innovation.

Voltage : Pouvez-vous nous présenter Sensome ?
Franz Bozsak : Sensome est une entreprise de dispositifs médicaux. En fait, nous n’avons pas encore des produits sur le marché. Le process prend un petit peu de temps… Mais le cœur de notre innovation est vraiment autour d’un tout petit capteur, un capteur micrométrique, qui permet (grâce aux mesures électriques) de déterminer la nature d’un tissu. Plutôt que d’examiner avec l’œil ou la lumière un tissu, (comme votre peau, par exemple), nous parvenons à en déterminer la nature par la signature électrique dudit tissu. Nous avons développé cette technologie avec le concours de l’Ecole Polytechnique depuis 2014, et nous l’intégrons à des dispositifs médicaux existants.

La toute première application concernera les traitements des AVC et précisément de l’AVC ischémique. Dans ce cas, un caillot bouche une artère du cerveau, ce qui entraîne un AVC. Jusqu’en 2014, les patients étaient traités avec un médicament que l’on injectait dans les 4 heures suivant l’AVC, en espérant, grâce à ce cocktail médicamenteux, dissoudre le caillot. Ça, c’était avant.

Aujourd’hui, la médecine a recours à une nouvelle méthode : la thrombectomie mécanique. C’est un dispositif médical proche du stent ou des cathéters d’aspiration qui fonctionne comme un aspirateur pour les artères : on attrape les caillots et on les retire de l’artère. Le médecin doit entrer dans une artère fémorale et, de là, il monte de votre jambe jusqu’à votre cerveau. Et pour y parvenir, il utilise un guide, une longue tige métallique, qui sert de rail pour amener les autres dispositifs.

Cette innovation a révolutionné les choses en profondeur. Il allège notamment la contrainte d’un traitement pris dans les 4h. Avec ce procédé on peut agir dans les 24h. Actuellement, il est possible de retirer quasiment 90% des caillots, ce qui est exceptionnel. La question qui se pose désormais est : "quel outil utiliser pour retirer le caillot dès la toute première tentative ?" Parce qu’il existe différentes sortes de caillot : les rouges et les blancs (je schématise). Les rouges sont très mous et cassants, les blancs ressemblent plus à des chewing-gums parce que composés de fibrines. Selon l’un ou l’autre, il faut choisir la bonne approche pour retirer le caillot du premier coup. Or, aucun médecin n’a accès à ce type d’information pour le moment.

Sensome propose d’intégrer un de ses capteurs à la partie distal du guide [au bout du guide, NDLR] et lorsque le médecin montera vers le cerveau avec ce guide, il pourra récupérer toutes les informations sur la nature du caillot : est-il rouge ou blanc ? Ce qui lui permettra de trouver la meilleure solution pour retirer ce caillot du premier coup, afin que le patient ait les meilleures chances de récupération dans les meilleures conditions.

Votre dispositif se nomme « Clotild ». Pourquoi ce nom ?
Le nom de "Sensome" est la combinaison des mots "sensor" et "génome". L’idée était que le génome décrit tout votre corps et notre capteur peut décrire toutes les différences des tissus de votre corps. Voilà pour la genèse de "Sensome". Pour "Clotild" : "clot", c’est le mot anglais pour "caillot". En fait, il y a un logiciel qui permet de visualiser l’information véhiculée par le guide. En coulisse, il y aussi toute l’intelligence artificielle, l’apprentissage de la machine qui permet de faire la corrélation entre la mesure électrique et le vrai tissu. Nous avons nommé cette partie logicielle "Cloviz". Nous voulions mettre d’une part le mot "clot" et de l’autre faire référence à nos origines européennes avec Clotilde et Clovis, reine et roi des Francs saliens. On a même un dispositif de recherche nommé "Clotomir", d’après le fils de Clotilde et Clovis, Clodomir.

Quelles sont les prochaines étapes du développement de Clotild ?
Aujourd’hui, nous sommes au cœur des essais pré cliniques, c’est-à-dire des essais sur des animaux en laboratoire, qui vont permettre de soumettre un dossier pour une étude clinique sensée démarrer au début de l’année prochaine. Nous avons dû la décaler en raison de la crise du Covid. L’étude clinique démarrera donc l’année prochaine et, à partir de 2022 si tout se passe bien, nous devrions obtenir l’homologation pour la mise en place sur le marché.

Les entreprises de l’innovation, c’est vraiment un pari sur l’avenir. Il faut être extrêmement convaincu et convainquant pour que les investisseurs vous suivent... 
J’ai créé Sensome en 2014 avec Abdul Barakat qui était mon directeur de thèse. Nous avons déjà 6 ans d’existence et, pour le moment, nous avons seulement coûté de l’argent. En tout, nous avons levé plus de 17M€ ; nous faisons partie de ces start-up extrêmement chanceuses puisque nous avons levé de l’argent en janvier dernier, juste avant la crise sanitaire. Cela représente beaucoup d’investissement sur une durée très longue et on a encore deux ans devant nous pour faire notre place sur le marché.

Ce qu’il faut voir, c’est que nous avons vraiment repoussé les frontières de la science. Que ce soit à nos débuts en 2014 ou encore aujourd’hui, quand je remets le guide aux gens, ils me répondent que c’est impossible. Nous, on peut toujours avoir le discours "on était jeunes, on ne savait pas et c’est pour cela qu’on l’a fait" et, effectivement, c’est un pari sur l’avenir, mais on a pu développer quelque chose de jamais-vu qui va toucher la vie de millions et de millions de personnes. J’ai évoqué les AVC ischémiques, mais on peut appliquer cette technologie dans le domaine des coronaires, en oncologie… Il y a vraiment tout un champ de possibles où nous pouvons fournir la technologie ; et les investisseurs comme Kurma Partners nous ont soutenu sur ce chemin. Mais il faut reconnaître qu’on ne peut pas atteindre ses objectifs uniquement avec les investisseurs, l’État est un soutien important, avec Bpifrance, notamment, car il nous permet de nous reposer sur le temps. Je suis Allemand, et on me demande toujours pourquoi j’ai créé ma start-up en France. Je réponds que la France est le meilleur pays au monde pour créer des sociétés, justement parce qu’il existe des institutions comme Bpifrance qui mise très tôt, avant tout le monde.
Nous avons démarré après avoir gagné le concours mondial d’innovation de Bpifrance, qui nous a donné 200 000€ sans rien nous demander en retour. Qui pourrait donner une telle somme à un fou qui a une idée et quelques expérimentations en labo pour se lancer dans une aventure pareille ? Mais ce sont justement cette confiance et ces possibilités qui permettent à certaines générations sans trop de moyens de se lancer.

Que vous apporte la collaboration avec le réseau Bpifrance Excellence ?
Nous faisons partie de Bpifrance depuis fin 2018. C’est un réseau d’entrepreneurs qui a la capacité d’échanger. On dit souvent que le job de président-directeur général ou de l’entrepreneur est un job très solitaire. Ma réponse est : "Si c’est le cas, c’est la faute de l’entrepreneur parce qu’il est très important d’avoir un bon échange avec les autres entrepreneurs pour ne pas se sentir seul". Il faut chercher d’autres congénères qui vivent la même chose. Nous ne sommes pas en concurrence ; nous essayons tous de réussir. Nous savons tous ce que monter une équipe ou un projet signifie. Vous ne trouverez jamais un livre qui vous explique la façon exacte de devenir un entrepreneur. Ça n’existe pas. L’entreprenariat, c’est vraiment des expériences individuelles. Et moi, dès ma 1e start-up (je n’ai pas fait grand-chose dans ma vie avant), j’ai fait ma thèse à l’Ecole Polytechnique et ensuite, je me suis lancé. J’étais inexpérimenté, mais j’avais des entrepreneurs à mes côtés, des mentors qui m’ont vraiment aidés et guidés dans ce domaine médical très particulier. Une des chances et des opportunités que j’ai eues, c’était grâce au réseau Bpifrance : encourager à échanger des idées est l’une des choses les plus valorisantes.

Clotild est à la convergence de plusieurs spécialités d’excellence, comment se composent vos équipes ?
Vous avez tout à fait raison. Effectivement, c’est une équipe multidisciplinaire composée d’une vingtaine de personnes. Vous avez des gens venus de la biologie, de la microélectronique, de la data science, de la micro-fabrication… Il y a vraiment plein de choses qui doivent se côtoyer de façon créative. Nous avons donc des spécialistes dans tous ces domaines, dont la moitié sont des doctorants, justement parce que le savoir requis est assez pointu.
Ce n’est pas toujours évident de faire travailler tout le monde ensemble, mais l’équipe est très soudée et j’ai aussi essayé d’établir une culture d’entreprise qui ne soit pas juste une hiérarchie de haut en bas, avec une chaîne de commandement. Nous avons souhaité une société en auto-gouvernance. Chacun a ses responsabilités, ce qui donne un travail bien plus collaboratif. Quand vous naviguez dans un domaine complexe avec des disciplines très diverses, c’est important d’établir une raison d’être pour que la gouvernance fonctionne. Cette raison d’être, c’est un peu l’étoile du berger qui guide l’entreprise, il faut l’établir et l’ancrer dans chaque membre de l’équipe.